Syndicalisme de lutte

“La classe ouvrière sait qu’elle n’a à compter que sur elle-même“ (Monatte)

Rapport Attali: nouvelles attaques contre l’école

Posted by lucien sur 24 janvier 2008

Article publié hier sur le site Ensemble

Vous pensiez peut-être qu’on allait rester indéfiniment à l’abri des attaques ? Qu’après les décentralisations, les externalisations, les privatisations de ces dernières années, les libéraux s’arrêteraient devant l’école comme les armées d’Hannibal devant les murailles de Rome ? Le projet libéral est un projet de long terme. Sa méthode est la méthode salami : une tranche après l’autre, pour éviter les ripostes collectives. Après le rapport Camdessus, après le rapport Thélot, voici le rapport Attali, nouveau coup de boutoir contre la “citadelle” de l’éducation nationale.

La commision Attali vient de rendre son rapport. Comme prévu, c’est un catalogue de mesures plus libérales les unes que les autres. L’argumentation est toujours la même : un tableau catastrophiste de l’état du pays, un plaidoyer larmoyant sur les inégalités, les exclusions, pour déboucher sur la nécessité de casser systématiquement tout ce qui peut rester de social, de public, de protecteur et de régulateur dans la société française. “Libérant” ainsi la croissance, nous disposerions de nouvelles richesses et tout le monde serait gagnant.

Evidemment, ce discours ne convaincra que ceux qui ont intérêt à y croire. Les autres se souviennent que depuis le premier plan de rigueur au début des années 80, jusqu’au paquet fiscal de 2007, en passant par l’adoption de l’euro en 1999, on nous a toujours servi ces mêmes arguments pour justifier plus de flexibilité, moins de dépense et de service public, sans autre résultat que l’accroissement des inégalités, des exclusions, de la fragilisation et de la culpabilisation des plus pauvres.

Poussés par la concurrence internationale, rien ne satisfait les tenants de la logique libérale dont Attali se fait le porte-parole. Tous les services publics les uns après les autres ont subi leurs attaques dans les dernières années. Il ne reste pratiquement plus que l’école à échapper à la logique du marché, à celle de la concurrence. Aussi est-ce sur elle qu’Attali concentre ses attaques, dès les premières pages de son rapport. Là aussi, rien de neuf dans l’argumentaire : juste l’habituel fatras d’accusations et de calomnies que l’on croirait sorties du site des ultra-réacs de SOS-éducation.

Parmi les arguments d’une particulière mauvaise foi, on notera le rapprochement des dépenses d’éducation et du nombre de chômeurs parmi les jeunes (p 24)… Comme si le maintien d’un haut niveau de chômage n’avait pas été un moyen délibérément utilisé par les politiques des trois dernières décennies pour contenir les revendications salariales et développer la précarité, en particulier parmi les jeunes travailleurs ! Comme si le chômage n’était pas un mal récurrent qui ronge le capitalisme depuis sa naissance ! En accuser l’école, c’est faire coup double pour les tenants du libéralisme : ils détournent l’attention de leur propre incapacité à assurer le plein emploi, et ils tentent de fragiliser un peu plus l’école publique, laïque et républicaine dans l’opinion.

Pour comprendre cet acharnement, il suffit de réfléchir à notre fonctionnement : nous subissons depuis des années le poids du blocage de nos salaires malgré l’inflation ; nos missions sont dévalorisées, nous sommes calomniés dans les médias, et ce matraquage rend les relations avec les parents de nos élèves toujours plus difficiles ; nos tâches et nos responsabilités ne cessent d’être alourdies ; nous travaillons pour ainsi dire sans chefs et si nous voulions tirer au flanc, il n’y aurait rien de plus facile ; et pourtant, malgré cela nous continuons à faire notre travail avec un engagement, un professionnalisme que de nombreux autres secteurs privés pourraient nous envier. Peut-être parce qu’il s’agit d’enfants… Quoi qu’il en soit, notre fonctionnement et nos résultats sont la démonstration même que la logique de la concurrence, celle de la victoire du fric et de l’écrasement des pauvres, n’est pas une nécessité et que la notion d’intérêt commun peut être une motivation suffisante pour nous faire atteindre l’essentiel de nos objectifs. Car ne nous laissons pas abuser par les mensonges d’Attali et consorts : il est évident que l’école ne peut gommer les inégalités sociales d’une société économiquement et socialement toujours plus violente et inégalitaire. Néanmoins l’école telle qu’elle est, avec ses dysfonctionnements et ses imperfections, reste un très puissant facteur d’égalité sociale. Elle est même sans doute le principal facteur d’égalité dans la France d’aujourd’hui, et c’est aussi pour cela qu’elle est tant attaquée.

L’école publique, républicaine, laïque, gratuite et obligatoire est désignée à la vindicte comme principal obstacle à la croissance : il faut la détruire. Et pour cela :

– Soumettre les enseignants : La liberté dont nous disposons dans l’organisation de notre travail et dans le choix de nos méthodes est pour nous non seulement un élément essentiel de notre plaisir à enseigner mais aussi une nécessité pour pouvoir nous adapter aux besoins de nos élèves. C’est pourquoi Attali entend nous placer sous contrôle, non plus des inspecteurs (sans doute trop favorables à l’esprit du service public) mais d’ “une autorité administrative indépendante du ministère” (et qui donc, sinon une collectivité locale ?), s’appuyant sur l’avis des usagers (en clair les parents) et surtout des élèves… (p 28). Chers enseignants, mettez des bonbons dans les poches, et préparez-vous à vous soumettre aux exigences idéologiques des maires, aux lubies pédagogiques des parents, aux caprices de vos élèves, vous allez être à leur service, et non plus au service de l’Etat. La notion même d’éducation nationale, mission d’intérêt public et collectif, est bafouée, réduite à un service privé aux familles sur le modèle Acadomia. Bien sûr, nous connaissant, Attali se doute qu’une telle soumission ne sera pas facile à obtenir : il faut donc aussi casser notre statut, supprimer le concours d’entrée, nous précariser et soumettre notre carrière à l’autorité des petits chefs (p 27).

– Développer la concurrence : Le maître mot de tout libéral, la concurrence (c’est à dire la réussite des uns par l’écrasement des autres) doit s’imposer à tous les secteurs de la société. Le totalitarisme libéral ne peut supporter que l’école échappe à cette logique. De plus, et surtout, la concurrence va permettre de dresser les écoles les unes contre les autres, de briser l’esprit qui nous unit encore et qui fait du corps enseignant, malgré les coups portés, le principal bastion de la résistance au libéralisme. Alors, pour développer la concurrence, tout est bon : renforcer l’autonomie des établissements, dénoncer les écoles dont les élèves rencontrent le plus de difficultés en publiant leurs résultats, faciliter et renforcer les ségrégations en supprimant la carte scolaire, abandonner la gratuité et développer les écoles privées (pp 27 et 28) : bref tout faire pour que puisse se développer un véritable marché de l’éducation sur les ruines du service public. Attali reprend ici à son compte, presque mot pour mot, le programme du Front National en matière scolaire.

– Soumettre précocement la jeunesse au monde de l’entreprise : Imposer l’entreprise comme un passage obligé à la fac, au lycée, au collège c’est très clair dans le rapport (pp 29 et suivantes). Mais le plus consternant, c’est de voir comment le rapport Attali désire inscrire précocement les “valeurs” du libéralisme dans l’esprit des très jeunes enfants. L’objectif de permettre l’épanouissement de l’enfant, de préparer le développement d’un adulte libre, cultivé et citoyen est piétiné. Non seulement les programmes scolaires sont conçus dans le but de former des salariés efficaces (accent mis sur le calcul, l’anglais et l’informatique dès l’école primaire), mais ils préparent la soumission précoce à l’idéologie totalitaire du marché : “L’enseignement de l’économie doit être aussi, dès le primaire, concret, positif, et exigeant sur les dimensions éthiques, sociales et écologiques de la croissance. Il devra expliquer le rôle du travail, de l’entreprise et de l’entrepreneur, montrer que le scandale est dans la pauvreté plus que dans la richesse, dans les injustices plus que dans les inégalités. Il devra expliciter le rôle relatif de la concurrence et des collectivités publiques dans la création et la répartition des richesses.” Quelle ironie de lire ces lignes au moment où les marchés financiers vacillent tout autour de la planète, au moment où la concurrence entre vieilles et nouvelles nations industrielles s’exaspère, accélérant la destruction des ressources et creusant les inégalités !

Je n’irai pas plus loin ce soir dans l’analyse à chaud de ce rapport. D’autres sauront, je l’espère, compléter et enrichir cette analyse critique du rapport, car si l’école vient en tête des préoccupations venimeuses d’Attali et de sa clique, elle n’est pas, loin s’en faut, la seule visée par cette charge anti-sociale. Ce serait, bien sûr, la tâche des militants syndicaux “professionnels” que de mener cette critique, et d’alerter l’ensemble des salariés sur ce qui constitue, Sarkozy l’a lui-même reconnu, le projet politique du gouvernement. Malheureusement, les directions syndicales restent sidérées face à la détermination du gouvernement. La mobilisation des grévistes du 24 janvier saura-t-elle les tirer de leur effarement ? Ou permettra-t-elle seulement de masquer leur incurie ?

P. S.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :