Syndicalisme de lutte

“La classe ouvrière sait qu’elle n’a à compter que sur elle-même“ (Monatte)

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Renault l’a dans l’O.S !

Publié par vendemiaire sur 6 avril 2008

Renault l’a dans l’O.S !

Discrimination | dimanche, 6 avril 2008 | par Sabrina Kassa

La Cour de Versailles vient de condamner Renault pour discrimination raciale à l’égard de deux ex-ouvriers noirs. L’entreprise, pilote sur la « Charte pour la diversité », assure n’avoir « jamais pratiqué le racisme » ! Vraiment ? Une étude du CNRS de 1986 sur la gestion Ya bon Banania de la Régie Renault à l’époque des « Trente Glorieuses » cite les notes de services qui y circulaient sur les O.S. de l’époque. Florilège.

La com’ de Renault a du souci à se faire. Mercredi 2 avril la Cour d’appel de Versailles a reconnu l’entreprise coupable de discrimination raciale envers deux ex-salariés noirs qui estiment avoir eu des carrières moins intéressantes que leurs collègues blancs. Lucien Breleur, électricien auto de 1971 à 1983, et Daniel Kotor, ouvrier spécialisé (OS) puis agent administratif de 1983 à 2004 vont recevoir 80 000 euros (60 000 pour Kotor) de dommages et intérêts et 8000 euros au titre du préjudice moral. Une petite somme à débourser, mais qui fait mal à l’entreprise.

Et pour cause : si tous les OS immigrés se réveillent, ça risque de ruiner son plan com’ : entreprise pilote pour la promotion des minorités, signataire de la charte pour la diversité, etc… « Renault, dont l’ancien président Louis Schweitzer dirige actuellement la Haute autorité de lutte contre les discriminations (Halde), a réagi en expliquant que l’entreprise “avait toujours condamné le racisme sous toutes ses formes”, et ne pratiquait “en aucun cas la discrimination raciale” », nous apprenait l’Afp mercredi dernier. Sûrement un cas d’amnésie foudroyante…
Quelques perles issues des archives de Renault

Mais preuve que la recherche publique sert quand même à quelque chose, une étude du CNRS, au titre joli et pudique, « Les OS dans l’industrie automobile », datée de 1986, fait état de « Notes pouvant servir à l’information de personnes appelées à utiliser des travailleurs africains de race noire » rédigées par des responsables de la gestion de la main d’œuvre immigrée de la Régie Renault dans les années 1960 et 1970. Des notes à la fois philosophiques et pragmatiques pour gérer les Ya bon Banania venus travailler en France.

Quelques perles ? Celles d’un certain M. Dinand, datant du 25/6/62 : « L’Africain musulman ne sera pas tellement différent de l’Africain animiste. Si l’animisme le rassure pour le présent, l’Islamisme, religion facile, le rassure pour l’au-delà. » ou encore, « … son intuition lui tient lieu de raisonnement. ». Délicieux, non ? On aime beaucoup aussi : « Il pourra passer du concret à l’abstrait, mais la démarche inverse lui sera pratiquement impossible. » Le texte comprend aussi « le comportement à adopter » : « efforcez-vous d’être clair » ; « parlez lentement sans élever la voix (ce qui l’affolerait) », « ayez de l’autorité (surtout ne pas se contredire : l’Africain a une mémoire étonnante) » ; « conservez votre calme et armez-vous de patience ».

Dans cette fameuse étude du CNRS, on trouve aussi la note n°5127, du 31 mars 1972, comportant des recommandations très claires pour les recruteurs de la Régie. Des détails ? « Retenir préférentiellement les ouvriers portugais, yougoslaves ou espagnols qui se présentent à l’embauche plutôt que les ouvriers originaires des DOM, d’Afrique du Nord ou d’Afrique Noire ». Et ça bien sûr, c’est pas du racisme… Renault refoule sec son Ya bon passé mais compte quand même jouer à fond aujourd’hui sa com’ « Zy va la Diversité ». C’est comme dirait l’autre… pas tout à fait crédible. Dites, Docteur Schweitzer, ça peut se soigner comme ça le racisme dans l’entreprise ?

http://www.bakchich.info/article3260.html

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Ce qui nous attend après le discours du Latran ?

Publié par lucien sur 13 février 2008

USINE MICHELIN - 1860

Règlement intérieur

1. Piété, propreté et ponctualité font la force d’une bonne affaire.
2. Notre firme ayant considérablement réduit les horaires de travail, les employés de bureau n’auront plus à être présents que de sept heures du matin à six heures du soir, et ce, les jours de semaine seulement.
3. Des prières seront dites chaque matin dans le grand bureau. Les employés de bureau seront obligatoirement présents.
4. L’habillement doit être du type le plus sobre. Les employés de bureau ne se laisseront pas aller aux fantaisies des vêtements de couleurs vives, ils ne porteront pas de bas non plus, à moins que ceux-ci ne soient convenablement raccommodés.
5. Dans les bureaux on ne portera ni manteaux ni pardessus, toutefois, lorsque le temps sera particulièrement rigoureux, les écharpes, cache-nez et calottes seront autorisés.
6. Notre firme met un poêle à la disposition des employés de bureau. Le charbon et le bois devront être enfermés dans le coffre destiné à cet effet. Afin qu’ils puissent se chauffer, il est recommandé à chaque membre du personnel d’apporter chaque jour quatre livres de charbon durant la saison froide.
7. Aucun employé de bureau ne sera autorisé à quitter la pièce sans la permission de M. le Directeur. Les appels de la nature sont cependant permis et y céder, les membres du personnel pourront utiliser le jardin au-dessous de la seconde grille. Bien entendu cet espace devra être tenu dans un ordre parfait.
8. Il est strictement interdit de parler durant les heures de bureau.
9. La soif de tabac, de vin ou d’alcool est une faiblesse humaine et, comme telle, est interdite à tous les membres du personnel.
10. Maintenant que les heures de bureau ont été énergiquement réduites, la prise de nourriture est encore autorisée entre 11h30 et midi, mais en aucun cas le travail ne devra cesser durant ce temps.
11. Les employés de bureau fourniront leurs propres plumes. UN nouveau taille-plume est disponible sur demande chez M. le Directeur.
12. Un sénior désigné par M. le Directeur sera responsable du nettoyage et de la propreté de la grande salle ainsi que du bureau directorial. Les juniors et les jeunes se présenteront à m. le Directeur quarante minutes avant les prières et resteront après l’heure de la fermeture pour procéder au nettoyage. Brosse, balais, serpillières et savons seront fournis par la Direction.
13. Augmentés dernièrement, les nouveaux salaires hebdomadaires sont désormais les suivants :

Cadets (jusqu’à 11 ans) 0,50 F
Juniors (jusqu’à 14 ans) 1,45 F
Jeunes 3,25 F
Employés 7,50 F
Séniors (après 15 ans de maison) 14,50 F

Les propriétaires reconnaissent et acceptent la générosité des nouvelles lois du travail, mais attendent du personnel un accroissement considérable du rendement en compensation de ces conditions presque utopiques.

[transmis par Henri]

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Affamer les pauvres. L’éthanol et le prix de la tortilla mexicaine, par Noam Chomsky.

Publié par vendemiaire sur 2 septembre 2007

CommonDreams.org et The International News, 16 mai 2007.

Le chaos provoqué par ce qu’on appelle l’ordre international est bien néfaste pour ceux qui se trouvent dans les niveaux inférieurs de la structure. Les tortillas [crêpes de maïs mexicaines] sont maintenant l’enjeu d’un conflit. Dans plusieurs régions du Mexique le prix des tortillas a augmenté de plus de 50%. En janvier, dans la ville de Mexico, des dizaines de milliers de travailleurs et de paysans ont manifesté sur le Zócalo, place centrale de la ville, pour protester contre le prix trop élevé des tortillas.

En réponse le gouvernement du président Calderón est parvenu à un accord avec les producteurs et les détaillants pour fixer une limite aux prix de la tortilla et de la farine de maïs, très probablement une solution temporaire.

La hausse des prix menace le principal produit alimentaire des Mexicains pauvres. C’est l’un des résultats de ce qu’on pourrait appeler l’effet éthanol, conséquence de l’acharnement des Etats-Unis à vouloir produire de l’éthanol à partir du maïs - substitut énergétique du pétrole, dont les principales réserves se trouvent bien sûr dans les régions du monde où l’ordre international est le plus menacé.

Ainsi l’effet éthanol aux Etats-Unis a fait monter les prix d’une bonne quantité de produits alimentaires, comme les céréales et la volaille. Il n’existe pas de relation directe entre l’instabilité au Moyen-orient et le coût de l’alimentation aux Etats-Unis, bien entendu. Mais comme toujours dans le commerce international les puissants font incliner la balance. Depuis bien longtemps l’un des objectifs de la politique extérieure des Etats-Unis a toujours été de créer un ordre global dans lequel les entreprises états-uniennes disposent d’un libre accès aux marchés, aux ressources et aux opportunités d’investissement. C’est ce qui est communément appelé le « libre échange », dénomination qui ne résiste pas au premier examen sommaire.

Cela n’est en rien différent de ce que la Grande-Bretagne, antécesseur dans la domination mondiale, avait imaginé durant la deuxième moitié du XIXème siècle quand elle adopta le libre échange, non sans avoir auparavant atteint une puissance industrielle bien supérieure à tous ses rivaux potentiels grâce à 150 ans d’interventionnisme étatique.

Les Etats-Unis ont dans une grande mesure suivi le même modèle. Généralement les grandes puissances désirent un certain niveau de libre échange lorsqu’elles considèrent que cela favorise les intérêts économiques qu’elles protègent. Cela a toujours été, et cela reste, l’un des caractères principaux de l’ordre international.

Le boom de l’éthanol relève de la même logique. Comme le signalent C. Ford Runge et Benjamin Senauer, spécialistes de l’économie agricole, dans le dernier numéro de Foreign Affairs, « l’industrie du biocombustible n’est pas activée par les forces du marché mais elle est depuis longtemps dominée par les intérêts de quelques entreprises », notamment par Archer Daniels Midland, le plus grand producteur d’éthanol.

La production d’éthanol se maintient grâce aux subventions de l’Etat et grâce aux tarifs douaniers forts élevés qui empêchent l’entrée de l’éthanol brésilien issu de la canne à sucre, nettement meilleur marché et de meilleure qualité. En mars lors d’un voyage du Président Bush en Amérique latine, la seule chose à laquelle il soit parvenu c’est à un accord avec le Brésil pour une production conjointe d’éthanol.

Mais Bush, tout en répétant la rhétorique du libre échange pour autrui soulignait que les hauts tarifs douaniers qui protègent les producteurs états-uniens seraient maintenus, ainsi que bien entendu tous les dispositifs d’aides gouvernementales pour cette branche.

Malgré les énormes subventions apportées à l’agriculture [états-unienne], financées par les contribuables, les prix du maïs et des tortillas ont augmenté très vite. L’un des facteurs c’est que les industriels commencent à utiliser les variétés de maïs mexicain qui sont meilleur marché. Cela fait monter les prix. Le Traité de libre commerce (TLC) de 1994 peut jouer un rôle de plus en plus important. Les déséquilibres initiaux du TLC ont eu pour conséquence d’inonder le Mexique de produits de l’agro-industrie subventionnée - contraignant bien des producteurs mexicains à abandonner leur terre.

L’économiste mexicain Carlos Salas après une analyse détaillée des données a signalé que, après une augmentation constante jusqu’en 1993, l’emploi dans l’agriculture a commencé à baisser avec l’entrée en vigueur du TLC, notamment parmi les producteurs de maïs - conséquence du TLC selon les conclusions de Carlos Salas et d’autres. Un sixième de la force de travail mexicaine dans l’agriculture a disparu depuis le début du TLC, et ce n’est pas fini. Cela fait baisser les salaires dans d’autres secteurs de l’économie et cela fait augmenter l’immigration vers les Etats-Unis. Ce n’est certainement pas tout à fait par hasard si le Président William Clinton a militarisé la frontière mexicaine -auparavant assez ouverte-, en 1994, juste au moment de l’entrée en vigueur du TLC.

Le Mexique auparavant autosuffisant sur le plan alimentaire est devenu dépendant des Etats-Unis du fait de la politique de « libre échange ». Le prix du maïs augmentant aux Etats-Unis, sous la pression des grandes entreprises et de par l’interventionnisme de l’Etat, on peut anticiper que les prix continueront d’augmenter de façon drastique au Mexique. De plus en plus les biocombustibles sont susceptibles d’« affamer les pauvres » dans le monde, disent Runge et Senauer, dans la mesure où les produits sont transformés en éthanol pour les privilégiés - le manioc en Afrique sub-saharienne pour prendre un autre exemple préoccupant.

De la même façon, dans le sud-est asiatique, les forêts tropicales sont taillées et brûlées pour produire de l’huile de palme destinée aux biocombustibles. Et aux Etats-Unis l’environnement est menacé par l’utilisation de grandes quantités d’intrants dans la production de maïs pour d’éthanol.

Le prix élevé de la tortilla, comme les autres soubresauts de « l’ordre international », montre le lien qui existe entre les événements du Moyen-orient au Midwest [« Moyen Occident », région centrale des Etats-Unis] et la nécessité d’établir des relations commerciales basées sur des accords vraiment démocratiques entre les personnes, et non sur des intérêts dont l’objectif principal ce sont les bénéfices des grandes entreprises subventionnées et protégées par l’Etat qu’elles dominent complètement, sans la moindre considération pour le coût humain.

Noam Chomsky

 

- Titre original : « Starving The Poor »

- Source originale (anglais) : www.commondreams.org

- Version espagnole : www.aporrea.org

- Traduction : Numancia Martínez Poggi

 

[Avram Noam Chomsky (7 décembre 1928), linguiste américain, est professeur au Massachussets Institute of Technology (MIT), l’un des principaux centres de recherches aux Etats-Unis. Ils est l’un des principaux critiques de la politique et des médias de son pays et a écrit plus de 60 livres, parmis lesquels 23 sur la politique des Etats-Unis.]

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‘Twighlight Zone’ / ‘The terrorist was neutralized’. Haaretz. 10/08/2007

Publié par vendemiaire sur 2 septembre 2007

A coups de gourdin, de crosse de fusil, de coups de pieds portés à la tête, des soldats ont tué Jihad Shaer, un jeune homme de 19 ans qui se rendait à l’université pour s’y inscrire. L’armée affirme que Jihad Shaer a tenté d’attaquer les soldats avec un couteau. Un témoin dit qu’ils ont continué à le frapper alors qu’il était étendu par terre, menotté et inconscient.

Le taxi qui dessert Bethléem tardait et Jihad Shaer attendait, debout, dans la poussière de la station de taxis, près de son village, Tekoa. A quoi pensait-il au juste sous l’auvent au métal brûlant ? Il se rendait à l’université ouverte de Bethléem, afin de s’inscrire pour la prochaine année académique. Son père dit qu’il n’avait pas encore décidé quelles études il souhaitait entreprendre. C’est peut-être à cela qu’il pensait, debout à la station de taxis, cherchant à s’abriter du soleil torride du désert.

Qu’est-il passé par l’esprit des soldats qui l’ont battu, à coups de gourdin, de crosse de fusil, de coups de pieds portés à la tête, aux dires des témoins, et cela jusqu’à ce qu’il meure ? Se peut-il qu’il ait tenté de les attaquer avec un couteau, ce couteau que n’ont pas vu les deux témoins ? Et si c’est le cas, pourquoi les soldats ont-ils continué à le frapper furieusement, alors même qu’il était étendu par terre, inconscient et peut-être menotté comme nous l’a rapporté un témoin oculaire ? Et pourquoi, par-dessus le marché, l’armée israélienne s’est-elle empressée, « après une première enquête » au cours de laquelle aucun des témoins visuels n’a été interrogé, de classer cet incident grave avec ces mots : « les soldats ont agi de manière adéquate » ? Quel genre d’adéquation y a-t-il à ce que des soldats battent un adolescent à mort et que l’armée israélienne les blanchisse diligemment sans aucune enquête sérieuse ? Et quelle est cette monstruosité qui consiste à menotter le père en face du corps de son fils battu et agonisant, et de le laisser ainsi une heure durant comme un animal attaché ?

Trois trous s’ouvrent dans le crâne de Jihad, 19 ans, qui voulait être étudiant, et de nombreux points d’interrogation enveloppent ce qui s’est passé il y a deux semaines, le jeudi, derrière la jeep blindée Hummer, au carrefour entre Tekoa et Bethléem. L’armée israélienne, on peut en être sûr, n’essaiera pas de dissiper le brouillard accablant : elle sait déjà depuis longtemps que les soldats se sont conduits « de manière adéquate ».

Sur l’écran de l’ordinateur apparaissent des photos du mort. Le jour de l’incident, on a prétendu que Jihad était mort d’un unique coup de gourdin. Il suffit de regarder les photographies provenant de l’hôpital pour comprendre que ce n’est pas vrai : le visage paisible de l’adolescent est marqué de coups et trois trous peu profonds s’ouvrent au niveau du crâne, à l’avant et à l’arrière. Une autre photo montre le père - qui travaille dans une entreprise de Bethléem fabriquant des souvenirs en bois d’olivier - accablé par la mort de son fils, mains liées derrière le dos, agenouillé par terre, le visage exprimant la douleur contenue et l’humiliation, un soldat se tenant debout près de lui, arme brandie. Photo prise par quelqu’un qui passait par là. Tout est enregistré sur l’ordinateur. La maison se situe au seuil du désert, dans le village de Tekoa fait de maisons de pierre à flanc de montagne, face au Hérodion et à la colonie de Tekoa.

Barbe naissante en raison du deuil, Khalil, qui fabrique des croix en bois, est un homme paisible et doux. On dit que son fils était comme ça aussi. Le lendemain de l’incident, on a publié dans la presse israélienne que son fils était un instable, peut-être même mentalement handicapé. Pures fables. L’année passée, Jihad a travaillé assidûment pour obtenir les meilleures notes au bac et maintenant il était censé s’inscrire dans une extension à Bethléem de l’université ouverte Al-Quds.

Ce jeudi-là, 27 juillet, tout s’était déroulé comme d’habitude dans la maison familiale. Hussein, un des fils, était parti régler diverses affaires dans les services du Ministère de l’Intérieur à Bethléem. La mère de la famille était sortie pour une visite de famille et Jihad s’apprêtait à faire le trajet devant le conduire à l’université pour y remplir les formules d’inscription. Rien n’annonçait ce qui allait se produire une heure plus tard à peine. Jihad ni aucun autre membre de la famille n’a jamais été arrêté. Cette région est généralement tranquille, en dehors du harcèlement des patrouilles de l’armée israélienne.

Il était neuf heures et demie du matin lorsque Jihad a quitté la maison et s’est rendu à pied à la station de taxis située sur le côté de la route menant à Bethléem, à quelques centaines de mètres de chez lui. Son père, qui était à la maison, dit que Jihad n’avait rien emmené. La jeep blindée Hummer se trouvait déjà au bord de la route, à quelques dizaines de mètres de la station de taxis. Elle est presque toujours là, sorte de barrage impromptu destiné aux habitants de ce village plutôt paisible - contrôle des identités, brimades et humiliations : on veille au bon ordre de l’occupation.

Jihad était seul à l’arrêt de taxis. Apparemment, les soldats l’ont appelé, lui ont demandé d’approcher. Un policier palestinien, Moussa Suleiman, lui aussi du village, était à ce moment-là dans le taxi faisant le service de Bethléem et qui approchait de la station. Suleiman a vu Jihad marchant « normalement, d’une manière nullement suspecte » en direction des soldats. D’après lui, Jihad n’avait rien dans les mains, aucun objet.

Un soldat se tenait près de la portière du conducteur de la jeep et il y avait encore trois autres soldats assis à l’intérieur, raconte Suleiman. Lorsque Jihad est arrivé à la jeep, Suleiman a vu le soldat le saisir par la chemise et l’entraîner de force derrière le véhicule. Suleiman qui était alors à une vingtaine de mètres du Hummer, dit qu’apparemment une dispute avait éclaté entre Jihad et le soldat qui le tenait fermement par sa chemise, une dispute qui a tourné à la rixe. Quelques secondes plus tard, il les a vus tous les deux, Jihad et le soldat, rouler par terre.

A ce moment-là, les trois soldats de la jeep en sont sortis pour venir en aide à leur camarade. Suleiman a entendu deux coups de feu. Les quatre soldats, selon le témoignage de Suleiman, ont commencé à frapper Jihad étendu par terre. Il a vu les soldats frappant Jihad à l’aide de gourdins en bois, avec la crosse de leurs fusils, et Jihad essayant de se protéger la tête avec ses mains. A partir de ce moment-là, Suleiman n’a plus rien vu, parce que le taxi qui roulait lentement est passé à hauteur de la jeep lui cachant ce qui se déroulait derrière elle.

Après s’être éloigné de quelques dizaines de mètres de la scène du lynchage, le taxi a fait marche arrière afin de voir ce qui se passait derrière le Hummer. Suleiman dit que les soldats continuaient à frapper Jihad d’une manière incroyable. Il a vu le gourdin s’abattre au moins deux fois sur la tête de Jihad. « J’ai senti que ces coups-là étaient fatals », dit le policier. Il a vu Jihad étendu par terre. Selon lui, il ne bougeait déjà plus. Suleiman a couru jusqu’à la maison de Jihad, pour alerter son père : « Viens vite, les soldats sont occupés à tabasser ton fils ». Tout agité, le père a demandé à la grand-mère de Jihad de venir elle aussi jusqu’à la station de taxi, « peut-être les soldats allaient-ils avoir pitié d’elle et allaient-ils l’écouter », dit-il à présent. Mais Khalil n’a pas attendu la grand-mère et a couru vers la station de taxi, accompagné de Suleiman.

Quand ils se sont approchés de la scène, les soldats ont pointé leurs fusils vers eux en leur ordonnant de s’en aller. Un autre habitant du village, parlant l’hébreu, est arrivé sur place. Il a tenté d’expliquer aux soldats que Khalil était le père du jeune homme et qu’il voulait simplement savoir ce qui était arrivé à son fils. Le soldat a alors dit : « Dis-lui que son fils est déjà mort ».

Les soldats se sont saisis du père qui venait de perdre son fils et lui ont attaché les mains derrière le dos, le plantant sur la route, le Hummer le séparant du corps de son fils. Quant aux deux autres hommes, ils les ont chassés de là. Entre-temps d’autres forces étaient arrivées ainsi qu’une ambulance militaire. L’équipe médicale a semble-t-il tenté de ranimer Jihad - on voyait encore, cette semaine, de fins tuyaux à usage médical traînant par terre sur le bord de la route.

Après une quarantaine de minutes pendant lesquelles il est resté assis, menotté, en plein soleil, raconte Khalil, un officier de l’Administration civile est arrivé. Il s’appelle Taysir. Il a donné ordre aux soldats de détacher le père et lui a dit que son fils avait été emmené à l’hôpital de Beit Jala, tout proche. Pendant tout le temps où il s’était trouvé sur la route, mains liées, Khalil n’était pas parvenu à voir son fils, la jeep les séparant l’un de l’autre. Il a seulement entrevu sa chemise au moment où les soldats soulevaient Jihad et l’introduisaient dans l’ambulance militaire. Imaginez ce père menotté et son fils agonisant de l’autre côté de la jeep.

L’officier de l’Administration civile a dit à Khalil : « Pourquoi votre fils a-t-il fait ça ? » Le père : « Mon fils était sur le chemin de l’université ». L’officier : « Votre fils a fait des problèmes aux soldats et a brandi un couteau de cuisine ». Khalil : « Mon fils n’est pas sorti de la maison avec un couteau. Montrez-moi ce couteau, je connais les couteaux de notre cuisine ». « Vous voulez voir le couteau ? », a demandé l’officier pour revenir tout de suite sur sa proposition : « La police militaire a déjà emporté le couteau ». Khalil n’a pas vu le couteau.

Taysir a dit à Khalil que Jihad était gravement blessé. « Que lui avez-vous fait ? Vous lui avez tiré une balle dans la tête ? », a demandé le père et l’officier a proposé de ramener le père chez lui. Khalil a alerté son frère et ensemble, ils se sont empressés de prendre la route de l’hôpital de Beit Jala. Ils ont encore été retenus, à l’endroit même où le fils avait été tué. Ils n’ont été libérés et n’ont pu reprendre la route que dix minutes plus tard, quand est intervenu un soldat qui avait vu Khalil à cet endroit, un peu plus tôt.

C’est vers 11h15 que Jihad a été évacué. Peu après, le père arrivait à l’hôpital mais le corps de son fils n’a été amené à Beit Jala qu’aux alentours de 15h (le porte-parole de l’armée israélienne : « Afin d’examiner immédiatement les circonstances de la mort, le corps a été retenu par les instances habilitées »). L’officier de l’Administration civile avait dit au père que son fils était « grièvement blessé », mais avant cela déjà, le soldat lui avait dit que Jihad était mort, et il ne restait dès lors dans le cœur de Khalil aucun espoir de revoir son fils vivant. Il raconte tout cela sur un ton fataliste et avec une retenue qui surprennent.

Lorsque le corps est arrivé à l’hôpital, les médecins l’ont examiné. Ils ont établi que Jihad n’avait pas été tué par balles mais battu à mort. Ils ont découvert les trois trous superficiels à la tête ainsi que plusieurs blessures sur les autres parties du corps, surtout à la taille. Le corps a été envoyé à Abou Dis pour autopsie puis transporté pour être inhumé dans le village, accompagné d’une assistance très nombreuse. Plusieurs habitants du village racontent que lorsqu’on a commencé à creuser la tombe, une jeep des garde-frontière est arrivée dans le village et que ses occupants ont crié en arabe, dans le haut-parleur : « Jihad est mort, Allah aura pitié de lui et du c** de votre mère à tous ».

Le porte-parole de l’armée israélienne, cette semaine : « A la date du 26 juillet, au cours d’une opération de patrouille de l’armée israélienne à proximité du village de Hirbet a-Dir, à l’est de Bethléem, un Palestinien armé d’un couteau s’est approché de la patrouille et a tenté d’attaquer un des soldats. En réaction, le soldat agressé a ouvert le feu en direction du terroriste, le blessant dans la partie inférieure du corps. Comme le Palestinien continuait à essayer de poignarder le soldat, un autre soldat présent sur les lieux a été contraint d’utiliser un gourdin afin de neutraliser le terroriste. Grièvement blessé, le terroriste palestinien a reçu sur place des soins qui lui ont été prodigués par une équipe de l’armée israélienne. Finalement, il a été déclaré mort. »

Quelques cyprès sont plantés dans la pente, au pied de l’endroit où Jihad a été tué. On peut encore voir sur le sol des traces de sang ternies. La station de taxis est déserte. Une jeep Hummer nous observe depuis la colline qui domine la route. Nous montons la pente de la colline, passons devant la jeep blindée dont les occupants, quatre soldats portant des lunettes de soleil foncées pouffent de rire. Sont-ce les soldats qui ont tué Jihad ? Ou sont-ils de la même unité ?

Dans la jolie maison de pierre, avec sa ruche dans la cour et qui domine la station de taxis ainsi que la scène du meurtre, habite un autre témoin visuel, une femme, Nour Harmas, la trentaine. Le jour de l’incident, c’est le grondement du moteur de la jeep qui l’avait réveillée. Nour Harmas raconte qu’elle est allée dans la cuisine afin de préparer le petit-déjeuner de ses filles. Depuis la fenêtre de la cuisine, elle a aperçu le jeune homme attendant à la station de taxis. Puis elle s’est lancée dans les travaux du ménage. Un quart d’heure plus tard, elle a entendu un bruit sourd. Jetant alors un coup d’œil par la fenêtre de la cuisine, elle a vu que la station était déserte. Jihad ne s’y trouvait plus. Un cyprès cachait l’endroit où stationnait la jeep.

Nour Harmas s’est précipitée dans sa chambre à coucher, a ouvert la porte donnant sur la terrasse d’où elle pouvait voir l’endroit où se trouvait la jeep. « Je l’ai vu, couché par terre, les mains liées derrière le dos. Trois soldats se tenaient autour de lui. L’un d’entre eux lui donnait des coups de pied à la tête. Quand j’ai vu ça, j’ai couru chez les voisins pour appeler à l’aide ». Elle a demandé au cousin de son mari qu’il descende rapidement voir ce qu’ils faisaient à Jihad. Un enquêteur de « B’Tselem », Karim Joubran, nous sort de sa serviette une paire de menottes en plastique blanc, déchirées, qu’il a trouvée sur les lieux de l’incident. Jihad était-il menotté, aussi, quand les soldats l’ont tué sous leurs coups ? Ou s’agit-il des menottes dont les soldats avaient entravé le père, face au cadavre de son fils ?

Gideon Lévy

Version anglaise : ’The terrorist was neutralized’ - www.haaretz.com/hasen/spages/891862.html (Traduction de l’hébreu : Michel Ghys)

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Un article écoeurant dans Témoignages

Publié par lucien sur 2 septembre 2007

Article précédemment publié sur le site La Bataille socialiste le 4 août dernier.

A. Nin (1892-1937)

Dans un article du 30 juillet 2007, le journal communiste réunionnais Témoignages remet en avant les techniques de désinformation des années 50. Alors même que les communistes espagnols ont fait leur mea culpa [*] sur le meurtre d’A. Nin en 1937, ce “journal” écrit notamment:

Le P.O.U.M a toujours accusé les Soviétiques de l’assassinat de leur leader, Andrès Nin. Cette accusation aurait trouvé un fondement ténu, après l’ouverture en 1992 des Archives de Moscou. On y aurait trouvé une lettre de juillet 1937 signée d’Alexander Orlov, membre du N.K.V.D (service d’espionnage soviétique) selon laquelle le meurtre aurait été commis par « deux membres du NKVD » (dont lui-même) « aidés de trois communistes espagnols ». C’est du moins ce que dit “Le Monde”, qui ne donne ni citation, ni reproduction de cette lettre.
Une autre lettre de mai 37 (signataire inconnu) expliquerait comment les services de Staline comptaient « fabriquer des preuves » qualifiant Andrès Nin et d’autres membres du POUM « d’agents du fascisme ».
D’une part, il faut observer que l’espion Alexander Orlov, passé aux Etats-Unis dès 1938, a publié des confessions - “L’histoire secrète des crimes de Staline” - parues à New-York en 1952… Quarante ans plus tôt ! Il n’avait pas tout dit ?

Drôle d’anniversaire, 70 ans après l’assassinat de Nin, 70 ans après l’étouffement de la Révolution espagnole [**] par un stalinisme rendu incontournable en Espagne puisque le seul à vendre des armes à la République assiégiée. Cette forme clientéliste du communisme à la Réunion n’aurait donc pas fait, 70 ans après, le moindre effort de remise en cause de la théorie des “hitléro-trotskystes du POUM”? Qu’importe la recherche historique, qu’importe l’ouverture des archives du KGB, qu’importe le journalisme d’investigation de la télévision catalane (surtout le reportage Operación Nikolai en 1992)! L’histoire est avant tout un enjeu: l’oubli, la désinformation flagrante ou rampante, OU la vérité, seule source de leçons pour l’avenir des luttes.

S.J.

Notes:

[*] C’est surtout le PC catalan, le PSUC, qui fit son mea culpa dès 1989, la direction madrilène du PC espagnol déclarant que c’était le gouvernement soviétique qui fit assassiner Nin sans que le parti fut directement impliqué.

[**] Sous prétexte de mettre les collectivisations en veilleuse pour prix d’unité dans l’effort de guerre, le stalinisme n’en était pas à son coup d’essai en Espagne. En Chine, en 1925-27, il avait déjà freiné le développement révolutionnaire pour lui préférer (sans succès d’ailleurs) une technique d’inflitration de l’Etat. L’accession au pouvoir de la bureaucratie aurait été ainsi dégagée de la pression des masses. Cf. Souyri/ Révolution et contre-révolution en Chine (1982)

Voir sur ce sujet:

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Il faut que ça change (Pivert 1937)

Publié par lucien sur 9 août 2007

Il y a 70 ans…

Il faut que ça change

Article de Marceau Pivert publié dans Les Cahiers Rouges, août-septembre 1937. Mis en ligne par le site La Bataille socialiste.

Ce qui caractérise l’attitude du Parti, dans la période actuelle, c’est une sorte de résignation, de passivité, de laisser-aller général qui le place presque toujours à la remorque des événements. On ne veut pas PREVOIR, on refuse de PREPARER, on ne parle plus en PARTI DE CLASSE, animateur du mouvement prolétarien, traduisant ses aspirations, dirigeant ses réactions, ramassant les manifestations de sa vie et de sa lutte quotidiennes pour le diriger contre l’ennemi qui, lui, toujours debout, ricane et triomphe de nos timidités et de nos défaillances…

Nous pourrions expliquer cela par des considérations multiples. Nous pourrions mettre en relief sans avoir besoin d’analyser minutieusement le contenu politique des conceptions de la majorité ou les vieilles habitudes parlementaires des camarades qui dirigent le Parti, les signes évidents de révisionnisme et de confiance aveugle dans la légalité bourgeoise qui ont déjà conduit au tombeau plusieurs puissantes organisations social-démocrates. Mais nous voulons consacrer notre effort à un travail plus concret, plus réaliste, plus efficace.

QUE SE PASSE-T-IL?

Que se passe-t-il au point de vue économique?

Une légère reprise, dont la fabrication de l’outillage de destruction (l’appareiol militaire) absorbe les possibilités d’avantages qu’elle pourrait représenter pour le prolétariat.

En même temps, une “polarisation” accentuée des forces sociales autour du grand capitalisme d’une part, et de la classe ouvrière de l’autre. Entre les deux, les classes moyennes, les fonctionnaires moyens et bientôt la paysannerie, risquent d’être écrasés, à bref délai, avec toutes les répercussions politiques que cela comporte. Comme les capitulations du 5 mars et du 20 juin ont remis la directionpolitique du pays (en dépit de tous les camouflages!) entre les mains du grand capitalisme, celui-ci est en train de faire peser sur les travailleurs les charges des réformes sociales conquises en juin et aussi le fardeau écrasant de la préparation de sa guerre.

On pourra dire tout ce qu’on voudra des “sacrifices” que le Parti consent “magnanimement” au maintien du Front populaire… ON NE JUSTIFIERA JAMAIS AUX YEUX DES MILITANTS SERIEUX DU PARTI OU DU FRONT POPULAIRE UNE POLITIQUE DIRECTEMENT OPPOSEE A LA VOLONTE DU SUFFRAGE UNIVERSEL. On devait défendre le pain des travailleurs et attquer les oligarchies industrielles et financières: on renforce les oligarchies industrielles et financières et les travailleurs voient leur capacité de consommation terriblement entamée par la hausse des prix déjà effective ou à venir, les augmentations de tarifs (transports, électricité, gaz, eau, etc.), les aggravations d’impôts et des taxes fiscales.

Il faut que ça change!

Un moment vient où le prétendu “sacrifice à l”union” n’est plus qu’une complicité ouverte avec la bourgeoisie capitaliste. Le Parti doit se dégager de cette étreinte mortelle, sans s’occuper des conséquences: “FAIS CE QUE DOIT, ADVIENNE QUE POURRA”, telle est la devise d’un Parti de classe honnête et probe.

C’est pourquoi nous demandons à tous les militants, à tous les candidats, de dégager la responsabilité du Parti d’une politique QUI N’EST PAS LA SIENNE et de proposer des solutions socialistes: en premier lieu, la nationalisation des trusts, et la SEULE TACTIQUE EFFICACE, “GLORIEUSE ET EPROUVEE” pour les arracher de haute lutte: L’ACTION DIRECTE DE CLASSE.

En dehors de ces mots d’ordre clairs et de cette volonté de combat largement déployée, il n’y a pour notre Parti ainsi que pour l’ensemble des victimes du régime capitaliste que sombres perspectives et désastres inévitables.

FAIRE CE QU’ON DIT

Nous avons insisté auprès de la majorité du Parti pour qu’elle applique ses décisions.

Par exemple, la motion unanime sur la laïcité doit être traduite par le dépôt des textes de loi organisant, entre autres choses, la NATIONALISATION DE L’ENSEIGNEMENT ET L’INTRODUCTION DES LOIS LAIQUES EN ALSACE.

Le groupe parlementaire doit entrer en contact avec la Fédération Générale de l’Enseignement de la C.G.T. et déposer les textes sans aucune considération de procédure. Il doit mettre chaque organisation du Front Populaire devant ses responsabilités: Si les uns ne sont plus “anticléricaux”, si les autres s’obstinent à tendre les mains aux catholiques, le Parti socialiste, lui, est unanimement dressé contre les entreprises de l’Eglise. Et les ministres socialistes doivent traduire par leurs actes la mise en garde du Congrès contre “TOUTE ATTITUDE OU DECLARATION INSUFFISANTE OU EQUIVOQUE EN CETTE MATIERE.”

C’est-à-dire qu’on ne devra plus voir des compromissions scandaleuses comme celle dont se réjouit tant la “Semaine Religieuse” de Paris du 16 juillet à l’occasion des réceptions officielles grandioses qui ont accueilli en France ne nonce Pacelli, avec la collaboration de “TOUTES LES AUTORITES CIVILES ET MILITAIRES”…

De même dans l’action en faveur des peuples coloniaux: nous en avons assez de voir les fonctionnaires fascistes redresser la tête, d’observer la multiplication des symptômes les plus inquiétants: grève de la faim en Indochine (où le chef de la Sûreté, Grandjean, fasciste notoire, continue sa besogne de provocation); arrestation de Messali à Alger et du délégué musulman au Congrès de Marseille, Ben Salem, dans le Sud Algérien; fusillades de Meknès; suspension de NOTRE JOURNAL: “LES DEBATS SOCIALISTES”, créé par les élus socialistes marocains pour rendre compte de leur mandat.

La C.A.P. doit rappeler aux ministres socialistes de l’Intérieur et des Colonies les termes des motions coloniales adoptées par les Congrès de Huyghens et de Marseille et exiger leur exécution.

ESPAGNE

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Une émotion légitime s’est emparée de la grande majorité des militants à la nouvelle que le gouvernement Chautemps s’engageait à fond derrière l’impérialisme britannique à la suite des propositions du plan Eden. A quelques jours de notre décision à Marseille, il y avait là un défi insupportable à l’adresse de la classe ouvrière de notre pays qui a hissé au pouvoir ceux qui devraient mieux tenir compte de sa volonté.

La nécessité du retrait des “volontaires” (150 000 Italiens d’un côté, 8 000 antifascistes de l’autre) et celle du retour à la liberté du commerce avec l’Espagne constituent plus que jamais les revendications vers lesquelles peuvent converger les efforts du gouvernement et des Internationales. Mais là encore la carence de nos organisations de classe qui s’en remettent à leurs gouvernements du soin de protéger une révolution naissante est trop éclatante pour ne pas expliquer toutes les défaites subies.

Ce sont les fascistes qui pratiquent “l’action directe”: vol de télégrammes secrets, réseau d’espionnage, enlèvement de navires, chaque semaine démontre leur activité. Et de notre côté, lorsque nous demandons aux organisations ouvrières de créer leur propre AUTODEFENSE DE CLASSE, lorsque nous préconions la constitution de piquets populaires de surveillance partout où l’activité fasciste peut s’exercer : centraux, ports, douanes, etc… on nous considère parfois comme des illuminés ou des aventuristes ou plus. Et pourtant RIEN, ABSOLUMENT RIEN ne pourra dispenser la classe ouvrière de créer ses propres institutions de sécurité, de contrôle, de gestion, de préparation à la conquête, puis à la conservation DU POUVOIR.

Les 250 000 francs de crédit votés par la C.G.T. pour la “DEFENSE NATIONALE DE LA BOURGEOISIE” auraient été autrement efficaces s’ils avaient été utilisés à créer cette “DEFENSE INTERNATIONALE DE CLASSE” que les forces fascistes, en ce qui les concerne, ont développée dans le monde avec un luxe inouï de moyens matériels.

Enfin nous avons demandé (vraiment, hélas!) que le processus contre-révolutionnaire observé en Espagne sous l’influence croissante du stalinisme soit contrarié par une collaboration effective de notre Parti et du Parti socialiste espagnol. La C.A.P. n’a pas retenu notre proposition de délégation permanente. Nous assurerons donc seuls les tâches de solidarité internationaliste et révolutionnaire qui dressent dans le monde entier, autour du P.O.U.M, de la C.N.T. et de la gauche du Parti socialiste (Caballero), un solide rempart de protestations et une volonté farouche de protection de l’unité d’action antifasciste.

LA GUERRE

Nos perpectives se vérifient sur le plan international: la guerre impérialiste menaçante cherche un point de rupture et une occasion, les adversaires se tâtent déjà, s’éprouvent. Des torpillages, des opérations sans déclaration de guerre, des manoeuvres diplomatiques de grand style ont pour objet de sonder le degré de résistance ou de préparation de l’adversaire.

Plus que jamais, clamons aux travailleurs du monde entier que la Révolution prolétarienne constitue leur suprême et unique sauvegarde. Refusons la guerre impérialiste comme solution à quelque difficulté que ce soit.

ET PREPARONS LES ESPRITS ET LES HOMMES A UTILISER LES COMPLICATIONS DANS LESQULLESZ VA SE TROUVER ENGAGE LE REGIME CAPITALISTE POUR L’ABATTRE DEFINITIVEMENT DANS NOTRE PAYS ET VENIR EN AIDE AUX PROLETAIRES DES PAYS FASCISTES DANS LEUR NECESSAIRE LIBERATION SOCIALE.

CA CHANGERA

Crise économique, crise monétaire, crise financière, crise internationale, crise finale d’un système condamné, travailleurs socialistes, jamais la nécessité de vos tâches n’aura été plus éclatante.

Au travail! Sans concession à l’ennemi! Sans dissimuler nos objectifs, sans douter du succès final. Pour la prochaine grande bataille sociale, la minorité du Parti socialiste (tendance Gauche Révolutionnaire) compte sur vous: CA CHANGERA, SI VOUS LE VOULEZ.

Marceau Pivert

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“L”intellectuel de gauche va disparaître, tant mieux”

Publié par vendemiaire sur 18 juillet 2007

Alain Badiou, philosophe, professeur émérite à l’Ecole normale supérieure

“L”intellectuel de gauche va disparaître, tant mieux”

LE MONDE, 14.07.07

Comment interprétez-vous les changements politiques et électoraux récents ?Comme la véritable fin de la forme française de l’après-guerre : un système droite-gauche qui avait en partage un bilan très particulier de la guerre, du pétainisme et de la Résistance. Le système gaullo-communiste. Chirac était le Brejnev du gaullisme, c’est-à-dire celui qui conserve un système délabré, et dont l’idée prudente est qu’il vaut mieux ne rien faire. L’élection de Nicolas Sarkozy et le fait que des gens présumés de gauche entrent dans son gouvernement sonnent le glas de cet après-guerre. En attendant, quelle est cette nouvelle droite qui, n’étant plus gaulliste, est capable de siphonner les voix de l’extrême droite ? Disons les évidences : capitalisme décomplexé et réhabilitation à la fois factice et agressive du signifiant national.

Hormis les antiques maximes de la réaction “C’est très bien d’être riche” et “Que les pauvres travaillent plus et nous obéissent”, le contenu positif du sarkozysme est incertain. Son contenu négatif est bien connu : persécution des étrangers, surtout s’ils sont ouvriers et/ou pauvres ; ministère spécial pour “s’occuper” des affaires de ces gens-là ; mise au pas répressive de la jeunesse populaire. La vraie campagne de M. Sarkozy n’a pas été l’élection présidentielle mais son action en tant que ministre de l’intérieur. Sa loi sur les étrangers, aussi scélérate que peu connue du public, et les rodomontades policières ont fait entrer de façon ouverte le lepénisme dans l’Etat et enterré l’”exception française”. D’où la déconfiture totale de la gauche et de l’extrême gauche, cramponnées au consensus d’après-guerre.

Quelles conséquences ces changements politiques peuvent-ils avoir sur la vie intellectuelle ?

Le ralliement à M. Sarkozy symbolise la possibilité pour des intellectuels et des philosophes d’être désormais des réactionnaires classiques “sans hésitation ni murmure”, comme dit le règlement militaire. Sont compris dans ce ralliement la fréquentation corrompue des riches et des puissants, la xénophobie antipopulaire et l’adoration de la politique américaine. Autrefois, quand un intellectuel était de droite, il avait des complexes. Même Raymond Aron en avait ! La séquence de l’après-guerre avait constitué le personnage bien typé de l’intellectuel de gauche. Nous allons assister - ce à quoi j’aspire - à la mort de l’intellectuel de gauche, qui va sombrer en même temps que la gauche tout entière, avant de renaître de ses cendres comme le phénix ! Cette renaissance ne peut se faire que selon le partage : ou radicalisme politique de type nouveau, ou ralliement réactionnaire. Pas de milieu.

Vous êtes, depuis la parution de Circonstance, 3. Portées du mot “juif” (Lignes, 2005), au coeur d’une polémique intellectuelle à propos de vos positions sur Israël que certains pensent favorables à sa disparition. Qu’en pensez-vous ?

Je crois que cette polémique, si on la prend à son niveau le plus consistant et le plus élevé, tourne autour de la question de l’universel. Quel est le rapport entre le mot “juif” dans toute son extension, sa résonance historique et intellectuelle, et l’universalité émancipatrice ? L’universalisme subit une attaque de droite qui maintient qu’il faut revenir aux nations, aux traditions, à la religion, à la morale des familles, etc. Mais il doit compter aussi avec une attaque de gauche qui soutient que l’universalisme abstrait a toujours été une forme d’impérialisme intellectuel et qui pense que les identités sexuelles, raciales ou communautaires doivent être défendues. Contre quoi ? Eh bien, finalement, contre l’abstraction du marché. Dans ce débat, j’estime occuper une position médiane, même si j’ai la dent dure. Je m’oppose à la défense traditionaliste des identités morales, nationales ou religieuses, mais aussi à la défense moderniste qui prétend faire des identités le coeur de l’opposition politique au capitalisme mondialisé. Tel est le contexte dans lequel j’aborde la question du mot “juif”.

Pourquoi réduisez-vous la question à un mot ? N’est-ce pas une réalité ?

Bien sûr ! “Français” aussi… Mais “être français” ne m’empêche pas d’être d’origine africaine, ou aristocrate héréditaire, ou à moitié allemand, ayant telle ou telle idée de mon pays, héritier de la Révolution française ou au contraire fétichiste d’un terroir… Sous le mot, de valeur variable, on trouve une multiplicité infinie. Je polémique contre ceux qui disent que “juif” est un nom, et non pas un mot, c’est-à-dire ceux qui soutiennent que le mode de rassemblement que ce nom forme est unifié et absolument irréductible à tout autre. A mon avis, cela n’est soutenable que si intervient la transcendance divine. Dans ce cas, et dans ce cas seulement, on peut soutenir que “juif” est un nom, parce qu’il s’inscrit dans l’espace d’une élection : “juif” est le nom de l’Alliance. Je soutiens, comme le fait de façon cohérente Levinas, qu’il n’est pas possible de maintenir cette exception nominale sans l’appui de la religion.

Ma cible n’est en réalité ni le sionisme, ni l’existence de l’Etat d’Israël, ni même un certain type de relation entre l’identitaire et l’Etat. Je critique une instrumentation idéologique du mot “juif” dans la polémique intellectuelle, spécialement en France, à des fins que je crois liées à la vague réactionnaire dans laquelle nous sommes plongés depuis près de trente ans. Il serait terrible pour les juifs, cette multiplicité vivante, de laisser le mot dont ils se réclament, et qui est lié de longue date aux aventures de l’universel, devenir l’emblème du capitalisme modernisé, de la xénophobie anti-arabe ou anti-africaine et des guerres américaines. Je constate, avec une vraie douleur, que toutes sortes de gens dont j’ai été proche, parfois de chers amis, qui vers 1970 gravitaient autour du maoïsme révolutionnaire, ont pratiqué peu à peu la référence au mot “juif” et à l’Etat d’Israël comme un support pour quelque chose de politiquement et d’intellectuellement plus vaste, que l’on peut appeler la réinsertion dans l’Occident. Par “Occident”, je veux dire l’ensemble des pays développés et “démocratiques”, leur puissance et leur mode de vie jugé supérieur. Le traumatisme inouï qu’a été l’extermination des juifs d’Europe dans les chambres à gaz du nazisme rend cette instrumentation redoutable, parce qu’elle sidère la pensée, l’immobilise dans une mémoire conservatrice.

On vous accuse de vous attaquer à la mémoire de la Shoah, ou du moins à ses usages. Est-ce parce qu’elle a servi l’itinéraire que vous dénoncez ?

Je pense que la promotion des massacres et des victimes comme seuls contenus intéressants de l’Histoire est liée à un processus profond de dépolitisation. Examiner toutes les situations exclusivement à travers des catégories morales conduit à l’impuissance politique. D’autre part, je ne pense pas que la mémoire soit une bonne catégorie si l’on désire la non-répétition des désastres, parce que cette non-répétition suppose un jugement rationnellement constitué sur ce qui s’est passé. Une mémoire émotive fondée sur l’horreur et ses images est en réalité ambivalente. Distinguer entre ce qui relève de l’émotion de répulsion et l’émotion de fascination est très difficile. Oui, je me méfie de la mémoire. Tout autant de la mémoire des atrocités coloniales ou du stalinisme que de la mémoire du nazisme. L’intelligence politique et historique doit universellement remplacer la douteuse mémoire, proie désignée des propagandes.

C’est en ce sens que vous suggérez dans Circonstances, 3 d’oublier l’Holocauste ?

Cette phrase, dont je veux rappeler qu’elle figure dans un entretien avec le journal israélien Haaretz, était, vous vous en doutez, d’une imprudence calculée : elle ne pouvait se comprendre que dans le contexte, traitant des conditions de possibilité d’un dialogue entre Palestiniens et Israéliens. La phrase suivante précise aussitôt qu’un tel oubli est évidemment impossible.

N’est-ce pas la mémoire de la Shoah qui conserve, au moins en Occident, sa légitimité à l’Etat d’Israël ?

Que les choses soient claires : je n’ai jamais pensé que le destin des Israéliens était d’être jetés à la mer. Je ne crois pas non plus que la question des frontières d’Israël soit au coeur du problème. De l’intérieur d’une situation assumée, autrement dit en déclarant que l’installation de centaines de milliers de juifs à cet endroit-là est irréversible, j’estime que l’idée régulatrice, pour le devenir de la région, ne peut être que la vie mêlée des Palestiniens et des Israéliens sur une même terre. J’ai toujours pensé que la formule d’”Etat juif” était une formule périlleuse. Aujourd’hui, les politiques émancipatrices veulent que les nationalités et les Etats ne soient pas exclusivement définis en termes identitaires ou raciaux. Au minimum : le droit du sol contre le droit du sang. Israël sera nécessairement pris dans ce devenir, où l’universel s’établit peu à peu là où régnait la particularité.

Cela vous paraît mettre en question la légitimité d’Israël comme Etat juif ?

Vous savez, j’ai certainement écrit des choses beaucoup plus violentes contre la France que contre l’Etat d’Israël ! Le sionisme peut être inscrit dans une dimension coloniale, mais aussi dans une dimension révolutionnaire. Il a combiné les deux aspects, c’est ce qui en fait un phénomène singulier. Que des gens qui se désignaient au sein des nations européennes comme une minorité particulière de caractère national - la minorité juive - aient voulu trouver un lieu où réaliser territorialement cette identité sous la forme d’un Etat est une réalité historique qui, comme toute autre réalité de ce genre, n’est ni légitime ni illégitime. Ce que je ne crois pas raisonnable, c’est que cette aventure soit mise en exception des aventures nationales du même ordre, voilà tout.


Alain Badiou est philosophe, professeur émérite à l’Ecole normale supérieure
Propos recueillis par Nicolas WeillArticle paru dans l’édition du 15.07.07

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L’honneur des mutins de 1917

Publié par lucien sur 1 juillet 2007

Les mutins du Chemin des Dames toujours pas pardonnés

Des descendants des Poilus fusillés de 1917 rendent hommage à leurs aïeux.

Par Édouard Launet, article paru dans Libération du samedi 30 juin 2007

C’est un bus blanc qui sillonne la campagne autour de Soissons. Qui traverse de jolis villages au centre desquels les monuments aux morts clament : «Merci à nos enfants morts pour la France.» Qui, de champs de bataille en cimetières, ratisse une mémoire douloureuse avec à son bord une vingtaine de personnes. Tous des descendants des «fusillés de 1917».

En avril et mai 1917, après l’offensive du général Nivelle sur le Chemin des Dames, qui se solda par un massacre (110 000 morts et blessés), des Poilus ont posé les armes. Assez de boucherie. Certains d’entre eux furent alors fusillés pour l’exemple. Denis Rolland, président de la société historique de Soissons, en a recensé vingt-sept. Il a retrouvé les familles de neuf d’entre eux. Les a invitées à venir deux jours (ces vendredi et samedi) sur les lieux des mutineries et des exécutions. «Pas pour réhabiliter ces hommes, ça n’aurait pas de sens, mais pour les réintégrer dans la mémoire collective